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Paroles de pilotes amoureux (chapitre 2). 27 mars, entre Avignon et Lyon.

corde 

La nuit a été courte. Je me suis assoupi sur un siège de la cabine de pilotage. Vers 1 heure du matin, Sylvain a remplacé Thierry à la barre. Ils ont encore échangé les places vers 6 heures. « Quand la société est pressée, elle fait appel à deux pilotes pour naviguer 24h/24 », explique Sylvain. Après 21 heures, il faut appeler l’éclusier de permanence pour lui «commander» une ouverture de porte. «Il ne faut pas se tromper sur les horaires. Sinon, c’est la soupe à la grimace assurée.»
Sylvain me raconte les anecdotes du fleuve : les grandes crues, les accidents mortels, la folie de certains pilotes, les relations parfois tumultueuses avec les éclusiers, les soirées entre mariniers dans tous les petits villages qui lèchent le Rhône, l’histoire des régions traversées, les potins de «radio canal», la typicité des différents terroirs (il me donne envie de déboucher une bouteille de Côte Rôtie), les superstitions des bateliers…

Il buvait l’eau du Rhône. Il me parle longuement de ce fleuve qu’il tente d’apprivoiser depuis presque 30 ans maintenant: «Le bateau, c’est comme ta femme. La rivière, c’est ta mère. Tu lui rends le respect qu’elle te donne et inversement. Il y a un courant qui passe entre toi et l’eau. Cela ne m’empêche pas de pisser dedans pourtant. Naviguer, c’est respecter la rivière. Elle te berce, elle te prend dans ses bras. Elle te gronde parfois comme une mère. Elle peut te faire une scène de ménage, mais le lendemain c’est oublié.» Sylvain me dit que pour être marinier, il faut avoir un grain. Qu’il a mal vécu le fait de se poser dans une école à l’âge de 5 ans: «Je ne comprenais pas le plaisir de vivre au même endroit, moi le gitan de l’eau. Avant, quand j’avais envie de me baigner, il me suffisait de sortir de la cabine et de sauter à l’eau.» A l’époque, il buvait l’eau du Rhône. Aujourd’hui, il ne s’y baignerait pas, même pour 10000 euros. A cause des ces industries qui polluent, encore aujourd’hui, son fleuve. «C’est ça le manque de respect.» Il me raconte les conditions de travail de son père artisan qui allait livrer des céréales en Russie à bord de son 38 mètres à l’époque. Il me dit aussi qu’il aimerait mourir sur un bateau. «Qu’on me recouvre d’un drap blanc et que me foute par-dessus bord.» C’est comme ça qu’il aimerait partir Sylvain. S’éteindre dans les bras de sa femme et disparaître dans ceux de sa mère.
 

 

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