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Archive du mars 2008

Le canal est un petit village long de 600 kilomètres. 3 mars, Paraza.

canel

Lundi 3 mars. Après 60 ans passés sur le canal, Jean-Canel, membre d’une dynastie de mariniers, a un peu le mal de terre. A Paraza, il a même transformé le jardin de sa maison en une sorte de musée du canal. Les boulards, les gouvernails et les bouées de sauvetage sont plantées là ou d’autres collectionnent des nains de jardin. Nostalgie? “C’est sur que je regrette l’âge d’or des mariniers. Mais tout s’est écroulé dans les années 80. Et c’est impossible de revenir en arrière. Ceux qui veulent relancer le transport des marchandises vont dépenser du mazout pour pousser de la vase. C’est tout.” Pour autant, Jean Canel n’a pas jeté son passé à l’eau. Et il a toujours son bateau Saint-Roch, le Saint du village, qui bronze au niveau du port de Paraza. Son fils, lui, a repris le flambeau:il transporte des passagers sur la Garonne du côté de Bordeaux.
Avant de partir, je lui demande les adresses de bons bateaux. Il me parle de Bègles, de Marmande, d’Agde, de Sète, de Toulouse, de Beaucaire… “Malgré les kilomètres, tout le monde se connaît. Le canal est un petit village.” Long de 600 kilomètres. Et large de 7 mètres. 

 

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“Le canal ne doit pas être un Riquet-Land”. Dimanche 2 mars, Roubia.

sam

Dimanche 2 mars, l’après-midi. Avant de planter ma tente à Paraza, j’arrête mon bouzingrin à Roubia où je découvre une péniche-menuiserie (photo). Jean-Marc Samuel, dit Sam, est propriétaire du Willy. Cet homme est fou. Fou du canal. Pas étonnant pour ce professionnel de l’eau, dont la fille est née sur un bateau “au niveau du pont de Mangepomme”. Un artisan qui sévit sur sa péniche, c’est une rareté. Mais quand ce même homme décide de réhabiliter le transport de marchandises sur les canaux du Sud, on est en droit de se demander si sa rationnalité n’est pas en train de prendre l’eau. ”Pendant 300 ans, le canal du Midi a été utilisé par les marchands. Les touristes ne sont là que depuis 20 ans. Je refuse de voir mon canal transformé en Riquet-Land (du nom du créateur de cette voie d’eau Paul Riquet, ndlr).” Pour relancer le transport de marchandises, Sam a racheté la Tourmente en 2000, un bateau de 30 mètres construit en Hollande dans les années 30. “Il a été racheté par le père Caillou. Dans les années 70, il était utilisé par les pêcheurs de sable (sic, le dragage) à Langoiran (sur la Garonne).” En 2007, Sam et quelques vignerons du Sud-Est en quête de coup marketting, chargent quelques caisses de vin dans le Tourmente. Direction Bordeaux, et son mythique Vinexpo. “C’était un gros coup médiatique. A Bordeaux, nous avons chargé les caisses sur le Belem (un gros voilier) qui est parti livrer des clients en Irlande.” Relancer le commerce fluvial est un combat de révolutionnaire. Car ce coup de pub ne suffit pas. Et Sam se bat depuis pour débloquer les mentalités: “On me dit que la cohabitation entre les plaisanciers et les mariniers est impossible, mais je ne suis pas d’accord. Il faut juste que les éclusiers s’adaptent.” Dans quelques mois, Sam va transporter 73000 bouteilles de vin entre Béziers et Bordeaux. “C’est techniquement possible, car on transporte du volume, pas du poids.” Le faible tirant d’eau de certains bief n’est donc pas un gros soucis pour ce professionnel. “On me parle de surcoût. Mais il faut prendre le problème dans son intégralité. Par les canaux, on ne pollue presque pas, et surtout, on ne bousille pas les infrastructures.” A méditer. 

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Du Couch Surfing sans internet. Dimanche 2 mars, Carcassonne.

l’accueil à carca

Dimanche 2 mars, au matin. Gateau au chocolat, beignet de potiron. Le petit dej’ est royal. J’ai une chance incroyable. Hier, alors que je m’apprêtais à dormir à l’auberge de Carcassonne (après deux nuits sous la tente, j’avais envie de me laver les aisselles), j’ai rencontré José et toute sa famille au niveau du panneau “Direction Moscou”. Coïncidence troublante. ”Viens dormir à la maison”, me lance-t-il après cinq minutes de discussion. Bienvenue chez José, Fanny, Lilou, Matias (bon anniversaire). On parle de voyages toute la soirée. La mère de Matias m’offre une réflexion qui me suivra pendant toute mon aventure: “Le but de ma vie, c’est de trouver tous les jours la force de m’ouvrir aux autres comme pendant un voyage”. Les belles rencontres peuvent se faire à des milliers de kilomètres. Ou à seulement quelques tours de roue de Solex de chez soi. A Carcassonne par exemple.

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Pas de doute, je suis sur la bonne route. 1 mars, écluse 38 du canal du Midi.

panneau


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Le pire, c’est le vent d’autan. 1 mars, Castelnaudary.

castel

1 mars, l’après-midi. Je pénètre dans le royaume d’Eole. Mon bouzingrin tangue sous les coups de boutoir du vent. A Castelnaudary, je demande à Alice et Monique (photo) si leur banc n’a jamais été emporté par une bourrasque. « Y’a des gens qui déménagent d’ici tellement c’est insupportable. Mais le pire, c’est le vent d’autan. Celui là, il vous fait perdre les nerfs. » Alice en profite pour me faire un cours de géographie. « Tu es passé par le seuil de Naurouze, le point culminant du canal. C’est le bief (espace entre deux écluses) de partage entre l’Atlantique et la Méditerranée. Mais c’est aussi une frontière pour les nuages. Quand il pleut à Toulouse, il fait beau ici. » Mais où sont les douaniers ?

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Une vie en chantier. 29 février, Toulouse.

chantier germinal

Vendredi 29 février, après la brandade de midi. Depuis 2001, Wilfried et Isa sont propriétaires du Germinal, une péniche de 38 mètres réduite à 30 pour les besoins des écluses Riquet. Tradition oblige, ils n’ont pas voulu changer la devise (le nom) du bateau. « On ne peut pas effacer l’histoire d’une péniche. Il faut rester humble », me glisse Wilfried. Vivre sur le canal, c’est le rêve de gosse de ce jeune couple. Isa est éducatrice spécialisée. Wilfried a arrêté son travail depuis deux ans pour se consacrer à ce chantier pharaonique. « C’est un travail énorme pour quelqu’un de pas manuel. Heureusement, on profite des conseils des voisins pour ne pas réitérer les mêmes erreurs. » Cet été, Wiwi et zaza veulent ouvrir deux chambres d’hôtes sur le Germinal. Le marché est porteur. Mais pour réussir, il leur faudra quitter la cale sèche de Toulouse et trouver un bon emplacement sur le canal. Ils devront verser 1200 euros par mois à VNF pour pouvoir amarrer leur péniche sur les berges de la ville rose.

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Le gitan de l’eau. 29 février, Toulouse

Zambezi

Vendredi 29 février, un peu avant midi. Les gardiens de la muraille de Chine communiquaient, depuis leur poste de guet, grâce aux signaux de fumée. Une nouvelle pouvait ainsi se propager sur des milliers de kilomètres en seulement quelques heures. Comme une traînée de poudre. Le canal est une petite muraille de Chine fluviale. Tout le monde se connaît. C’est l’éclusier de Castelsarrasin qui m’a conseillé de rendre visite à Josian Boudou, l’intendant du Zambezi, au port de Toulouse. Je n’ai pas été déçu. Pour m’accueillir, cet ancien marinier reconverti en « promène couillons » comme on dit dans le milieu (comprenez “transporteur de touristes”) m’offre un café corsé à faire tomber les dents. Le moka presque solide, c’est aussi une autre spécificité du milieu. Il me parle longuement de ses voyages professionnels sur les canaux du Sud, lui l’arrière-arrière-arrière-petit-fils de marinier. Il m’explique qu’il a vidé ses derniers grains d’avoine à Port-la-Nouvelle (canal de Robine) en 1979. Ce gitan de l’eau, comme il aime à se définir, a fermé la porte de sa cabine pour devenir tour à tour vendeur de tapis, maçon, routier. Mais l’appel de l’eau a été trop fort. Et il est revenu à Toulouse pour s’occuper du Zambezi, propriété de CAUE. Avant de partir, Josian me donne une dizaine de noms de bateaux à voir. « Dis à leur propriétaire que tu m’as rencontré. Et donne leur le bonjour de ma part.» Josian me donne rendez-vous en août à Valence d’Agen pour LE grand spectacle de l’année : « ‘Au fil de l’eau, une histoire’, c’est une fête énorme avec 400 figurants, un peu comme comme le Puy-du-Fou. On a reconstitué la vie d’un village à l’époque des mariniers.» Glorieux passé.

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Le vaccin du canal. 28 février, Castelsarrasin.

andré à castelsarrasin

Jeudi 28 février, l’après-midi. André Marty est « éclusier » depuis 1971. Il veille sur la numéro 19 de Castelsarrasin depuis 1983. « Quand je suis rentré à VNF, il y avait encore 173 mariniers qui travaillaient sur le canal. » Tous ont disparu au grand dam de ce défenseur du transport fluvial. Les visiteurs se sont accaparé les eaux. Et André est presque devenu un agent touristique. Il arrose ses plantes pour charmer les plaisanciers. « J’ignore combien de temps nous allons tenir sur nos écluses. A cause des réductions budgétaires, tout va être automatisé. » Il ne croit pas si bien dire. Deux écluses plus tôt, j’ai croisé des ouvriers d’une société privée en train d’attaquer l’écluse des Verriès au marteau-piqueur. Ils installaient des détecteurs de bateaux, pour éviter à leur propriétaire de faire appel aux éclusiers. Demain, André ira faire le rappel de son vaccin contre la leptospirose, la maladie des ragondins. « Il y a quelques années, on pense que des agents VNF sont morts de cette maladie. Alors, on est vacciné depuis. » Si le médecin pouvait en profiter pour prescrire quelques passages de péniches marchandes devant sa maison éclusière de Castelsarrasin, c’est certain, André retrouverait le sourire.

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