La Guerre des Boutons. 5 avril, Saint-Jean-de-Losne.

La discussion avec Gaby se prolonge comme un fleuve. Le marinier me dresse une petite liste de ses sobriquets de mariniers préférés : « Y’a Henri Pompe La Merde (de la société le Havre Paris Lyon Marseille), Gueule de Brochet, Queue de Cerise, Gratte Couille, La Bouteille à Casier (nom du bateau + nom de famille), le Manche à Balais (même addition), Double Mètre (un type mesurant 2m02). » Une histoire m’arrache des larmes. « Une fois un gars a descendu la Moselle avec son bateau Alésivoir. Il s’est fait arrêter par la gendarmerie fluviale qui lui a demandé l’identité de sa péniche. Il leur a dit « Alésivoir » (A-Lé-Zi-Voir). Les contrôleurs ont cru qu’il se foutait de leur gueule et sont montés à bord… ». Sylvain, le pilote du Waterway, rejoint la discussion. Il est actuellement à terre, dans sa maison de Saint-Jean-de-Losne, en attendant un prochain contrat. « Tu lui as parlé de la Guerre des Boutons ? » demande-t-il à Gaby. La Guerre des Boutons, c’est le sobriquet donné à un marinier prénommé Germain. « Il a chargé de l’argile près de Coblance. Et il s’est foutu à sec sur un banc de sable à Chalon-sur-Saône. Il ne faisait pas gaffe car il lisait le livre La Guerre des Boutons en pilotant. Le bateau s’est ventousé dans la vase. La honte ! En plus, c’est un petit voilier avec un moteur de 11 chevaux qui l’a desséqué (remis à l’eau). »
Les anecdotes fusent. Ils me parlent d’une soirée arrosée où un gars s’est fait marcher sur les mains en sortant du bistrot : « Imagine la scène, le gars s’est fait mâcher les paluches… » Les bagarres avec les manouches (« Les Colères » comme ils disent) : « On se respecte pourtant avec les gitans. Fou, fou et demi comme on dit. » L’importance de la parole chez les mariniers : « C’est plus important qu’un écrit. On peut vendre un bateau sur le coin d’une table par exemple. Pas besoin de notaire. Si on revient sur une parole, on est une langue fourchue. Il n’y a pas pire dans le milieu. » Une fois un marinier avait promis à un collègue de lui casser la mâchoire à cause d’une histoire de femme. Les deux se sont retrouvés un an plus tard dans un port du Rhône. Le type menacé est rentré complètement ivre d’une soirée. Il est tombé à l’eau en voulant remonter sur son bateau. L’autre l’a repêché en plein milieu de la nuit. Le lendemain, le rescapé est allé remercier son sauveur. Au lieu de tendre la main, ce dernier lui a mis une belle mornifle : « Je t’avais prévenu. » Il a tenu parole, quelques heures après lui avoir sauvé la vie… Parole et solidarité, les deux maîtres mots dans le milieu. « Je me souviens, j’avais 17 ans, raconte Sylvain. C’était lors du bal des mariniers. Trois gars ont débarqué ? Ils ont insulté un gars du village : « Toi, t’as une gueule de marinier ! » Le problème, c’est qu’il y avait 99% de gars de l’eau dans la salle des fêtes. Ce jour-là, ils auraient dû parler à voix basse. Je crois qu’ils n’ont pas passé une super soirée. »




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