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Le guichetier, le contrôleur, et le laveur de carreaux. Saverne, 17 avril.

gare saverne


Il est temps pour moi de rejoindre Strasbourg. A peine réveillé, j’enfourche le Solex et plonge dans le brouillard épais qui entoure la ville de Saverne. Dans la descente, ô malheur, le galet du Bouzingrin vole en éclats. Les miettes de métal s’évaporent en même temps que mes derniers espoirs. Mon « Bouzin » n’est donc pas invincible. Rouler sans galet, la pièce vitale qui fait tourner la roue avant, c’est comme jouer au ping-pong sans bras : c’est impossible. Le problème c’est qu’à Saverne, comme dans le reste de l’humanité d’ailleurs, un garage spécialisé dans la réparation des Solex 5000 est aussi rare qu’un bègue éloquent. Je suis en rade. Bien comme il faut. J’appelle Patrick, le collectionneur marmandais qui m’a préparé ma bête de course. Il va m’envoyer une nouvelle pièce à Strasbourg. Je regarde sur la carte, il me reste 40 kilomètres pour arriver là-bas, sur les berges du Rhin. En bateau ? « Y’en a pas mon pôv Monsieur », m’assure l’agent VNF. En train ? Pourquoi pas. C’est là que je fais la rencontre de Vieille Figue, le guichetier de la gare de Saverne.

Vieille Figue (avec le fameux accent alsacien) : « Vous ne pouvez pas transporter un véhicule motorisé dans le train. »
Moi : « Bé théoriquement, un vélomoteur avec un moteur qui ne marche pas, c’est un vélo, non ? »
Vieille Figue : « Monsieur y’a des règles, et ceux qui ont inventé ces règles ne sont pas stupides. Alors c’est non. »
Je file voir le chef de gare à qui je raconte mes déboires. Il m’assure qu’il va me faire monter dans le prochain train : « Au diable, c’est un vélo votre machin 5000, alors je ne vois pas où est le problème. Le train part dans une heure, je vais voir le contrôleur, c’est lui qui décide.»
Le contrôleur est le portrait craché de David Seaman, l’ancien gardien de foot d’Arsenal, dit « l’Elégant », avec sa moustache taillée dans le marbre.
Moi : « Laisser moi monter s’il vous plaît. Sinon, j’ai 40 kilomètres à parcourir à la force de la pédale avec une remorque de 38 kilos. »
L’Elégant : « Je comprends. Je vais manger, on verra ça tout à l’heure. »
Et l’Elégant s’en est allé remplir sa panse. Au bout d’une heure, je me risque à l’interrompre pendant sa soupe (de la soupe sur la moustache, c’est pas très élégant ça).
Moi : « C’est bon pour le Solex ? »
L’Elégant : « Bé c’est que je n’ai pas le droit, ce sont les règles. »
Moi : « Mais tout à l’heure, vous sembliez être d’accord… »
L’Elégant : « Mais il y a les règles. Et s’il arrive un problème, je suis fautif. »
Moi : « Quel problème ? C’est comme si on transportait un vélo. Je ne vous fais pas le coup du cheval de Troie. Je ne cache personne dans le réservoir de mon Solex… »
L’Elégant : « Comprenez, je n’ai rien contre vous. Mais ce sont les règles. »
Moi : « Il y a les règles et le bon sens. Et surtout le respect : vous auriez pu me le dire tout à l’heure que ce n’était pas possible. »
Conclusion : c’est plus facile de faire du bateau-stop que du train-stop. Quand il y a des bateaux bien sûr. Le chef de gare est désolé pour moi. Heureusement, un laveur de vitres, Ayouz, a suivi la scène : « Je finis mon service dans une heure et je rentre à Strasbourg. J’ai une fourgonnette, je peux t’emmener. Y’a pas de problème. » Comme depuis le début de mon aventure, les mauvaises rencontres laissent toujours la place à des pépites d’humanité. Ayouz est un gros personnage. Il me raconte comment il a quitté clandestinement son Maroc natal sur un bateau rempli de drogue (« c’était le prix à payer pour pouvoir faire la traversée : livrer la cocaïne en Espagne. ») il y a plusieurs années avant d’arriver en France et d’épouser la mère de ses trois enfants. « Elle est française, j’ai pu obtenir la nationalité après un an d’enquête. La France, c’est un bon pays pour travailler.» Il me parle des contrôles d’identité quasi quotidiens : « Mais cela ne m’agace pas. C’est le prix à payer ici. » Il me dit que le Maroc lui manque, « mais pas trop car ma femme est ici. C’est plus facile de quitter un pays quand on est amoureux. » Il me dit que des amis clandestins ont été arrêtés en traversant la Méditerranée avec des Zodiac gavés de poudre blanche: « Ils me racontent qu’ils sont beaucoup plus heureux dans une prison espagnole que libres au Maroc. J’ai un pote qui s’est fait soigner les dents pendant sa détention et qui ne voulait même plus sortir après avoir purgé sa peine. Comme quoi le bonheur, c’est vraiment bizarre. Toi tu parcours le monde en bateau et en mobylette pour être heureux. Et d’autres préfèrent rester en prison pour ne pas rentrer dans leur pays.» T’as dit bizarre Ayouz ?  

7 commentaires pour “Le guichetier, le contrôleur, et le laveur de carreaux. Saverne, 17 avril.”

  • Greg dit :

    Ca me rappelle ce guichetier de la poste qui refusa de nous donner le recommandé qui contenait la carte bleue dont on avait besoin pour refaire des papiers d’identité… parce qu’on n’avait pas de pièce d’identité. Il repose en paix dans un chantier. Les “règles” qui font les solidarités, les j’te-laisse-crever-sur-l’trottoir, tu t’y confrontes tous les jours et c’est, à mes yeux, ce qui fait la force de ton aventure. Alors longue vie au Bouzin, aux clandestins et aux prisons côtées au Michelin ! La bise

  • sébastiani dit :

    Un livre ouvert sur la vie dont les feuilles se remplissent en temps réel de notre présent. C’est génial ton aventure, je suis lecteur et admirateur. Bonne attente de cette pièce, que le Bouzin reparte. forza ragazzo.

  • maria dit :

    Alors ça c’est marrant! Je rentre d’une ballade à vélo le long du canal de la Marne au Rhin, où il y a quelques péniches habitées qui stationnent et qui m’ont fait rêver de la vie sur l’eau. J’ai donc voulu chercher des infos sur internet et je tombe sur ton merveilleux blog, qui me parle d’autant plus que je vivais à Agen avant! Quelles coïncidences quand même! Bonne route à toi; je vais continuer à suivre tes aventures!

  • manko dit :

    http://www.sudouest.com/250408/reg_lotetgar.asp?Article=250408aP2320882.xml

  • arnaud dit :

    a bé ça c du lien! merci manko. et merci à tous les Agenais expatriés!

  • amb55 dit :

    te voilà arrivé en Alsace ! superbe région !

    J’espère que tu pourras facilement faire réparer ton engin.

    La photo en tout cas, le bouzingrin sur le quai, superbe !

    Ah! La France et son règlement ! Normal à la SNCF : “la consigne, c’est la consigne”.

    Bon courage et bonne route très vite avec ton bouzin en état.

  • Simon dit :

    Très beau morceau d’humanité. La pensée d’Ayouz transmet beaucoup. Un discours teinté de philosophie et d’avenir. Si cette histoire pouvait être universelle, ça changerait le monde. Essayons de nous y employer…

    Bon courage pour ton périple. Veille sur toi.

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