
Hier
apres-midi, Alexander est sorti de la salle des machines recouvert
d’huile de moteur. “Motor, dynamite”, m’a t-il lance avec
fougue. Le diagnostic est clair: un des propulseurs du bateau est
mort. Nous sommes bloques a Bratislava. “Tu peux rester un mois sur
le bateau si tu veux, ce n’est pas un probleme”, m’a propose le
capitaine Daniel. C’est gentil. Mais il va falloir que je trouve un
autre bateau si je veux voir un jour le delta du Danube. Pour ne pas
abandonner lachement le navire, j’ai tente un coup en sortant le
manuel de reparation du moteur de Solex, seul souvenir que j’ai
garde de mon vieux compagnon (paix a ton ame petit Bouzingrin).
“C’est peut-etre la membrane ou bien le galet.” C’est
l’avantage de parler le francais avec Ukrainien. Il ne comprend pas
toutes les betises que je peux deblaterer. L’heure est grave sur le
Janine: le proprietaire du bateau, un pilote allemand prenomme
Ulrich, est venu directement a Bratislava depuis Belgrade pour dire
adieu a son propulseur (quand je vous disais qu’il raclait de la
gorge ce moteur…). Et pour noyer son chagrin, il nous a tous invite
au Moulin Rouge (ca ne s’invente pas), une discotheque branchee de
Bratislava. En partant de Bordeaux, je ne pensais vraiment pas que je
finirai dans une boite de nuit slovaque a boire des schnaps avec un
Allemand barbu, un Ukrainien et sa veste moulante ouverte avec les
poils du torse qui depassent, et deux Roumains. “Tu te rends
compte, en Slovaquie, il y a cinq femmes pour un homme”, opine
Marian, roi des statistiques. Je tiens quand meme a remercier les
huit molosses du Moulin Rouge made in Slovaquia, qui ont fait preuve
d’une certaine indulgence vis a vis de ma tenue vestimentaire (jean
troue et claquettes), alors que je n’ai jamais pu rentrer dans une
boite de nuit en France (meme dans les bars de la Victoire a
Bordeaux, les videurs ne voulaient pas de nous), si ce n’est dans
un vieux repere de motards en fin de vie jouxtant une casse de
voitures. La soiree fut belle. “On connait les bonnes adresses dans
tous les ports d’Europe, m’explique Daniel. Quand on a un
probleme mecanique, on evite de tourner en rond sur le bateau. Et on
en profite pour se melanger aux Terriens.” Et aux Terriennes.

J’ai decouvert une expo photos dans les rues de Bratislava aujourd’hui. Une photo Deniresque pour le personnage de gauche, non? “You talkin’ to me?”

En fevrier dernier, le collectif Dissensus organisait un nouveau round de son “championnat du monde de musique de merde” a l’Ubussensus a Bordeaux. Pendant ce temps sur le Janine, du cote de la Slovaquie…

Petit rappel: Daniel et Marian sont Roumains, pays qui va affronter la France lors du prochain Euro. Alors quand on a cinq minutes, on se fait un petit France-Roumanie sur le pont du Janine pour se chambrer un peu. J’ai pris un petit pont hier. C’est pas grave, tant que notre bateau enchaine les grands ponts.

Pas besoin d’etre a l’ocean pour faire bronzer ses fesses. Danube Plage, c’est un concept aussi…
« Dans l’absence de tout repère visible, je sentais monter en moi cette atonie légère et progressive du sens de l’orientation, comme l’étourdissement commençant d’un malaise, au milieu d’une route où l’on s’est égaré. Sur cette terre engourdie dans un sommeil sans rêves, le brasillement énorme et stupéfiant des étoiles déferlait de partout en l’amenuisant comme une marée, exaspérant l’ouïe jusqu’à un affinement maladif de son crépitement d’étincelles bleues et sèches, comme on tend l’oreille malgré soi à la mer devinée dans l’extrême lointain. Emporté dans cette course exaltante au plus creux de l’ombre pure, je me baignais pour la première fois dans cette nuit comme dans une eau initiatique. Quelque chose m’était promis, quelque chose m’était dévoilé ; j’entrais sans éclaircissement dans une intimité presque angoissante, j’attendais le matin, offert déjà de tous mes yeux aveugles, comme on s’avance les yeux bandés vers le lieu de la révélation. » Ces mots appartiennent à Julien Gracq. Je lui vole ces lignes, non pas parce que l’auteur est parti sous d’autres cieux et que je ne crains pas les morts, mais parce que ses images chantent bien mieux que les miennes. Et la nuit dernière, en plein cœur du canal du Main au Danube, je me suis senti à Orsenna. Sur le rivage des Syrthes.
Le capitaine Daniel, 39 ans, tourne à deux paquets de blondes et une dizaine de cafés par jour. Il grignote des pipasses, pousse des cris sous les ponts, et lance des « sehr schön » quand il voit une jolie blonde faire du vélo le long de la rivière. Un régime normal pour un pilote qui caresse la barre des bateaux depuis plus de 20 ans maintenant. Daniel parle le roumain et l’allemand, une langue fossilisée à jamais dans ma tête depuis mon horrible oral du bac. Mais j’arrive à comprendre mon capitaine préféré, surtout quand il me fait des dessins (je lui ai même fourni un petit calepin pour ça). De mon côté, je lui parle le « franglais ». Cet enfant des Carpates a quitté l’école de navigation fluviale de Guirgu en 1985 avant de travailler sur un pousseur du Danube pendant 10 ans. Puis trois ans durant, il a pris la barre d’un bateau-passager de la compagnie « Danau Star ». « Et j’ai décidé de partir en Allemagne en 1995 pour gagner 3 à 4 fois plus. » Aujourd’hui, Daniel gagne 2500-3000 euros par mois (un mois de travail pour un mois de repos). Un salaire qui lui permet de sponsoriser le restaurant de ses parents dans les montagnes roumaines. « Les armateurs travaillent généralement avec des pilotes de l’Est car ces derniers sont plus souples sur les horaires, rigole le capitaine. Aujourd’hui, je réfléchis à l’idée d’acheter un bateau pour travailler à mon compte, comme mon frère. » Son frère justement, on l’a croisé sur le Main du côté de Miltenberg. Il était à bord de l’Alfred, avec sa femme et ses trois enfants. La famille, c’est sacré en Roumanie. Alors la corne de brume du Janine a éternué pour fêter ça.
Je suis arrivé à temps à Mainz (Mayence) pour attraper le « Janine », un tanker de 85 mètres transportant de l’huile de soja. Après avoir failli passer la nuit sous les ponts dans la banlieue de Rotterdam (j’ai finalement planté ma tente dans un parc public de Dordrecht avant de me faire expulser par un voisin apeuré (ils ne connaissent pas les tentes des Don Quichotte en Hollande visiblement) dans un camping des environs), changé 4 fois de train, profité de la finale de la Ligue des Champions dans le troquet du camping de Mainz en jouant à la belote avec trois ancêtres germaniques -peu avares sur la Kaiserbier soit dit en passant- et rejoint l’écluse de Kostheim, la première du Main, j’ai vu apparaître le museau du Janine, tel Jésus marchant sur l’eau (mais quand c’est un bateau, c’est moins impressionnant), dans les jumelles de l’éclusier (photo dans la galerie). En route pour la joie. Le capitaine Daniel, un roumain dont l’embonpoint n’a d’égal que sa gentillesse, m’accueille avec un sourire long comme une rivière. Il me met de suite à l’aise en me montrant ma cabine, réplique d’une vielle caravane défiant le temps et les hautes herbes au fond d’un champ. Pour vous situer le degré d’hospitalité qui règne sur le Janine, c’est Roman (à droite sur la photo), un des quatre membres de l’équipage, qui m’a cédé sa chambre. « Je dormirai sur le canapé de la pièce commune (le sofa de la photo) », m’a-t-il dit. Je suis gêné. Mais le jeune roumain me met à l’aise. De toute façon, « je dois me lever toutes les heures » pour maîtriser le bateau dans les 52 écluses qui saucissonnent le Main et le canal du Main au Danube. A côté de ma cabine, il y a le moteur latéral (le Deutz fait le même bruit qu’un vieux fumeur de Gitane se raclant la gorge pour en extirper un glaviot couleur pétrole), et la chambre d’Alexander (à gauche sur la photo), un ukrainien de 46 ans, solide comme une coque de péniche. Le rythme de vie à bord ? 6 heures de travail pour 6 heures de repos. Et on recommence. Pendant les temps libres, les téléphones portables fonctionnent plein pot (ils ont 8 cartes sim différentes selon les pays traversés). Les matelots cuisinent, picorent des dvd (j’ai vu qu’ils avaient de vieux pornos amateurs bulgares sur l’étagère), boivent du café. Contrairement aux idées reçues, il n’y a pas d’alcool à bord. Pour le choix des films, c’est chacun son tour. L’autre jour, Alexander m’a fait découvrir un film de guerre russe où des Tchétchènes se font massacrer comme des arbres amazoniens (le soldat russe, c’est le gentil, le Tchétchène c’est le barbu sanguinaire, c’est facile à comprendre). Quand le bateau s’immobilise le temps d’une écluse, Roman et Alexander règlent le satellite pour écouter les infos roumaines. Dans 10 jours, le bateau devrait arriver à Belgrade. Je vais avoir le temps de laver la coque du Janine d’ici là.

J’attends le bateau miracle à Mainz, au niveau de la première écluse du Main. Hier j’ai appelé le capitaine roumain qui ne parle ni anglais, ni français. Pour fixer le rendez-vous, j’ai lance un SOS a Rémy, l’éclusier de Strasbourg qui a pu parler au capitaine en allemand. Un peu complique mais au moins ca marche. Vive l’aide internationale.

Alors que je m’apprêtais à quitter le nouvel équipage du Philos, je reçois un coup de téléphone de Tony Nicolay de H et S (c’est celui qui m’a mis en contact avec le capitaine André). « J’ai trouvé un bateau pour toi qui descend jusqu’à la Mer Noire. Il part de Duisbourg ce soir. » Plusieurs centaines de kilomètres me séparent du bateau miracle. Je vais devoir prendre le train. Je téléphone à la Sncf hollandaise qui m’annonce la mauvaise nouvelle :les solex sont interdits dans les trains. Je vais devoir abandonner mon Bouzin si je veux être au rendez-vous ! J’avais promis de ramener le Solex à ma petite cousine Anna qui est née à Avignon pendant mon séjour dans le Vaucluse. Désolé Anna, mais je n’ai pas le choix. Dis toi que le Bouzin est entre de bonnes mains aujourd’hui. Je l’ai donné aux filles du capitaine du Philos qui habite à Rotterdam. Elles en prendront bien soin. Elles m’ont même dit qu’elles iraient à Avignon avec le jour où elles seront plus grandes. En abandonnant mon petit Solex, mon fidèle destrier, mon compagnon de route, je verse quelques larmes de Solexine. Une page de mon périple se tourne. Désolé Anna, vraiment.

Le Philos a pondu ses derniers containers à Rotterdam. C’est la fin du service pour le quatuor. Un nouvel équipage arrive. André, Dominique, Roma et Daniel me souhaitent bonne chance pour la suite. « Toi tu restes à bord du bateau. Tu ne pourras jamais descendre dans cette partie du port avec ton Solex. Les autorités ne comprendraient pas comment tu es arrivé là. » Pour rejoindre le cœur de Rotterdam, je vais devoir attendre le bateau essence qui vient se coller au Philos, tel un rémora, en pleine navigation. Je transfère mon Solex sur le ravitailleur. Le plein d’essence dure une bonne heure : les compteurs indiquent 50000 litres (630 euros les 1000 litres, faites le calcul). L’autre soir, André a calculé la différence de consommation entre un bon (virage à la corde, jeu du courant…) et un mauvais pilote. Sur un Rotterdam-Strasbourg (660 kilomètres), le pilote expérimenté mettra 12 heures de moins que le débutant, consommera 3600 litres de carburant en moins, soit une économie de 2300 euros.

A bord d’un navire qui traverse les oceans (d’autres photos dans la galerie).

J’ai eu une idée stupide. Monter en haut d’une grue de chargement. Là où la cabine du docker renifle l’air marin à 60 mètres d’altitude. Dominique va voir le chef de service en lui disant que je travaille pour un grand magazine français et que je suis un photographe réputé. Il me fait un clin d’œil. Le bluff fonctionne. Quelques minutes plus tard, un type me fait monter en haut de la grue qui tangue comme un bateau. La vue sur le port de Rotterdam est imprenable. J’observe les travaux d’extension du port. « Le port de Rotterdam sera le plus grand du monde », m’explique René aux commandes de la grue. Du haut de sa cabine, il manipule les containers comme un enfant joue au Lego. « C’est un Tetris géant », rigole le fan de Fayenoord. « Un jour, j’ai fait tomber un container à l’eau, faut faire gaffe quand même. » Là haut ça remue à faire vomir un rugbyman après sa première bière. « A la fin du service, je suis comme un milk-shake. Mais c’est un boulot sympa. Pas besoin d’avoir les pieds sur terre. »

Il faut s’imaginer un port long de 30 kilomètres, avec des bateaux grands comme l’enfer. « Ca fait un bon moment que je fais ce métier. Mais à chaque fois que j’arrive à Rotterdam, j’ai un pincement au cœur », témoigne Dominique. La fierté prend le dessus. On dépasse le pont Erasmus, que les bateliers hollandais surnomment « le pont Rock’n roll » : « Quand il y a du vent, il se dandine comme Elvis. » Les grues remplissent l’horizon. Sur les quais, les « Eléphants » (voitures géantes qui transportent les containers) se déplacent comme des félins. Sur le pont du bateau, Daniel guide le docker qui décharge les containers. Avant ses grands gestes, le Polonais ressemble à un chef d’orchestre. Les grues ne sont que des musiciens qu’il dirige à sa guise. André s’amuse en me voyant écarquiller les yeux : « Tu vois les voitures sur le quais. Et bien il n’y a aucun conducteur dedans. Elles sont programmées pour aller d’un point A à un point B grâce un GPS. Evite de te mettre en travers de leur route quand tu fais des photos… »

Le Philos transporte la bagatelle de 160 containers récupérés à Basel (Suisse) et Kehl (Allemagne). Ils ont été méticuleusement déposés par des dockers sur les 180 mètres de l’embarcation (110 de bateau et 70 mètres de barge). « J’ignore ce que je transporte. Je sais juste que j’ai du chocolat, des boites de vitesse, des habits et du gaz à bord », énumère le capitaine. J’observe le logiciel qui lui permet de gérer les boites métalliques géantes : « Les bleus c’est pour le premier terminal à Rotterdam, les rouges pour le second, les jaunes pour le troisième. On range les containers en fonction de leur ordre de déchargement. » En fin d’après-midi, je monte au quatrième étage des containers pour faire quelques clichés. Je suis impressionné. « Et encore, ce n’est qu’un bateau pour le transport fluvial. Tu verras à Rotterdam les navires qui prennent la mer pour Singapour ou les Etats-Unis. Ils transportent plus de 2000 containers. » Plein comme un œuf, le Philos peut transporter jusqu’à 4 étages de containers. « C’est difficile d’avoir une visibilité, même avec la timonerie levée au maximum. On a un angle mort de 300 mètres devant nous. » Que les kayakistes se rassurent : le radar embarqué permet de voir, sur l’écran de contrôle, s’il y a des obstacles sur l’eau.
Petit
coucou a Amadou, a tous les amis du Sine-Saloum, et au Lensois du Senegal. (la photo a ete recuperee par le capitaine du Philos)

Lever
à 6 heures, café en intraveineuse, salve de photos. Je tombe amoureux de ce
Rhin où les usines géantes allemandes se désaltèrent comme des
girafes au bord d’un lac. Mercedes, Bayer, BASF, des centrales nucléaires…
C’est impressionnant. Je donne un coup de main à Daniel et Roma pour laver le
pont du bateau. « On nettoie une fois par semaine. Après, il y a les peintures,
la vérification des moteurs, les multiples réparations et le chargement et
déchargement des containers. Il y a de quoi s’occuper », m’explique Daniel
dans un anglais « polonnisé ». Il me parle de ses six maisons en
Pologne et de son bateau de course. Il me dit que la vie sur le Philos est
agréable : « Deux semaines de travail sur le bateau, et deux semaines
de repos chez moi en Pologne. » Daniel m’a prêté ses bottes pour laver le Philos. Maintenant, à chaque fois qu’il me croise, il me sort une cigarette en
disant « ARRRNO ! ». C’est pendant une petite pause clope qu’il
a pris cette photo de moi d’ailleurs.