Les mauvaises nouvelles se sont diluées dans le Rhin. Je suis tombé sur un équipage adorable sur le Philos : André le propriétaire du gros porteur (180 mètres de long avec la barge), Dominique le second pilote, et les deux Polonais « Daniel und Roma ». The Captain me propose même de me garder à bord jusqu’à Rotterdam. Un gros détour (voir la carte). Mais découvrir un des trois plus gros ports au monde (30 kilomètres de long !), ça ne se refuse pas. Je vais profiter des trois jours de trajet pour activer de nouvelles pistes sur le Main et le Danube. Autre bonne nouvelle : l’atelier du bateau me tend les bras, je vais pouvoir réparer la remorque de mon Solex. Je sympathise vite avec André, qui a acheté son porte containers il y a deux ans, après avoir revendu sa péniche familiale : « Contrairement à la France, les banquiers hollandais n’hésitent pas à prêter de l’argent pour l’achat d’un gros bateau. Ils savent que le transport fluvial est rentable. » Il y a quelques mois, André a passé un contrat avec un affréteur. Et il effectue un trajet régulier de 600 kilomètres entre Basel (Suisse) et Rotterdam. Deux allers-retours par mois. Le propriétaire du Philos emploie sept personnes (2 équipages) pour assurer le transport des containers sur le Rhin. En vendant son vieux bateau, André a laissé sa femme et ses deux filles sur la terre ferme à Rotterdam. Le trentenaire est désormais un véritable chef d’entreprise. Pourtant, il n’a pas perdu ses racines de marinier dont il a hérité de ses ancêtres : « Tous les jours, je vais m’isoler à l’avant du bateau pour regarder le Rhin dans les yeux. C’est à ce moment là que je me dis que la vie est facile. » Nous passons devant le château de Pfalz, planté sur l’île de Kaub. Je lui demande s’il n’a pas l’impression d’être le Roi du Rhin sur sa petite île nommée Philos. « Quand j’étais petit, ma mère me disait : « si tu n’es pas sage, tu dormiras seul dans le château de Pfalz. Aujourd’hui, j’en ai peur. Alors j’évite de me prendre pour un roi pour ne pas finir dans un château. De toute façon, si tu te crois invincible, le Rhin te rappelle vite à l’ordre. »
Pourquoi suis-je resté si longtemps bloqué à Strasbourg? Je ne faisais qu’attendre un bateau ukrainien qui devait passer à Mayence le 20 mai pour me déposer à Izmaël dans le delta du Danube, à quelques coups de rame de la Mer Noire. Un bon plan en somme. Comment faire pour trouver un si bon plan? C’est à Saint-Jean-de-Losne que j’ai fait la rencontre d’un vieux marinier, Joël. Ce dernier m’a présenté à un armateur hollandais, Ted. Ce dernier m’a mis en contact avec un journaliste allemand spécialisé dans le transport fluvial, Axel. Ce dernier m’a mis en relation avec un affréteur hollandais, Tijs… Un jeu de domino long et fastidieux, mais indispensable. Le bateau-stop sur les gros porteurs ne ressemble pas au stop pratiqué sur le bord de la route. Desormais, il faut montrer patte blanche, prouver qu’on est journaliste, présenter son passeport, dealer des photos… L’affréteur m’avait assuré que le bateau ukrainien pouvait me déposer au terminus du Danube, moi et mon Bouzingrin. Il fallait juste trouver un autre bateau avant pour parcourir les 210 kilomètres qui séparent Strasbourg de Mayence (l’entrée du Main et donc du Danube). C’est grâce à Tony, un responsable français de Haeger & Schmidt (societe specialisee dans le transport fluvial), que j’ai pu monter sur le bateau d’un hollandais prénommé André. Mais quelques minutes avant d’embarquer sur le Philos, au port de Kehl, j’apprends que le plan « bateau magique » Mayence-Izmaël tombe à l’eau. L’affréteur n’était en fait qu’un beau parleur. C’est à ce moment précis que j’ai compris que rejoindre Moscou va etre très compliqué. Très très compliqué. J’ai mis plusieurs semaines pour établir les contacts pour descendre le Danube. Il va falloir que je recommence tout à zéro. Et pour la partie russe, je n’ai pour l’instant pas reçu de réponses. Cerise sur le gâteau, juste avant d’arriver au port de Kehl, je casse le roulement de mon chariot. Les problèmes s’accumulent. J’ai presque envie de revenir à Strasbourg pour voler la moto incrustée sur cette drôle de péniche (voir photo). Moscou, ce n’est pas pour demain.
C’est à l’écluse Nord de Strasbourg que je fais la rencontre de Yannick (sur la photo), un des pilotes français du bateau-pompier Europa 1, mis à l’eau cette année sur le Rhin. Non sans avoir franchi toutes les écluses administratives (« bonjour mon colonel responsable du Sdis, puis-je monter sur votre bateau rouge ? », ça m’a rappelé de bons vieux souvenirs du journal « Sud Ouest »). L’esthète de la manoeuvre aquatique est lui aussi issu d’une famille de mariniers. Comme si le Rhin coulait dans ses veines. Quand la France et l’Allemagne décidèrent de construire un bateau de sauvetage de 2,5 millions d’euros dans cette région ultra industrialisée, Yannick s’est tout de suite porté candidat pour dompter le fauve. Aujourd’hui, ils sont neuf (quatre français et cinq allemands) à se relayer à la barre d’Europa 1, un bolide de 23 mètres de long propulsé par deux moteurs de 1100 chevaux chacun. A pleine vitesse, l’embarcation frôle les 50 km/h (je peux peut-être atteindre cette barrière en rajoutant un deuxième moteur au Bouzingrin). « Avec la proximité de toutes les usines qui longent le Rhin, les risques d’incendie sont grands. C’est pour cette raison qu’ils ont fabriqué ce bateau », explique l’Alsacien qui est déjà intervenu plusieurs fois depuis février: un feu de copeaux de bois au port de Kehl (rive droite, côté allemand), quelques noyés (« c’est difficile d’arriver à temps… »), et un autre incendie dans une usine strasbourgeoise. Cette fois-ci, une des deux lances a craché de la boue (« on a pompé un peu trop près du bord… »). Mais le feu a été éteint. La semaine dernière, une péniche mal chargée (c’est-à-dire trop remplie au milieu) a failli se briser en deux du côté de l’écluse de Gambsheim. Les pompiers ont dû sortir leur bateau de super héros pour sauver l’équipage. Dans quelques mois, le mastodonte allemand BASF, peut-être un peu gêné d’avoir pollué le Rhin pendant tant d’années, va offrir un bateau identique aux soldats du feu de Mannheim. C’est une ville que je frôlerai demain. Car demain, je franchis ma première frontière.

« Picubu »
m’avait laissé quelques messages sur le blog pour m’inviter sur son
bateau, un magnifique Luxmotor de 20 mètres amarré sur le canal de la Marne au Rhin, à Vendenheim
exactement. Histoire de dégourdir un peu les pneus du Solex, je file voir cette
famille flottante (photo) qui coule des jours heureux sur le Rataka. Ancien
pilote à la gendarmerie fluviale du Rhin, Rémy est aujourd’hui éclusier à VNF. « J’ai
les oreilles qui sifflent quand j’entends parler mes amis mariniers », sourit-il.
Ses voisins, d’anciens bateliers alsaciens justement, viennent partager une magnifique
choucroute avec nous. Ils parlent du bon vieux temps, cette époque où il
fallait montrer patte blanche aux douaniers sur le Rhin. Petit florilège :
« On préférait vider les bouteilles de quetsche et de mirabelle dans l’eau
plutôt que de leur laisser la marchandise. » « Une fois j’ai entendu
du bruit dans la soute pendant mon sommeil. Quelqu’un était en train de voler
mon chargement. J’ai enfermé le voleur dans le bateau. Quand les policiers sont
arrivés, ils se sont rendus compte que le chapardeur n’était autre qu’un
douanier ! » Les mariniers déversent des litres d’anecdotes dans mes
oreilles. Ces souvenirs me rappellent une histoire glanée il y a quelques jours à
Saint-Jean de Losne. Un vieux marinier, amoureux de pigeons, m’avait parlé d’un
passage de frontière difficile sur le Rhin. Le douanier lui reprochait de ne
pas avoir les documents des services vétérinaires pour aller en Allemagne avec ses dizaines de pigeons qui roucoulaient dans la soute du bateau. « Pour
ne pas m’emmerder avec la paperasse, j’ai ouvert le hublot pour faire dégager
tous mes pigeons. Et comme ils étaient bien dressés, ils sont revenus sur le
bateau quelques kilomètres plus loin. Incognito.» Depuis, les
frontières ont disparu. Et la plupart des mariniers, eux, se sont envolés dans
l’oubli.