3 juin
vers midi. Daniel
me dit que le pousseur vient d’arriver à Bezdan, il faut que j’y aille. Avant
de partir, il me donne 3 paquets de cigarettes (« prends, prends »), 10 pommes
(« ne discute pas »), un débardeur pour ma compagne en France (« ça me fait
plaisir, elle est très mignonne sur tes photos »), un kit de couture (« on ne
sait jamais »), le numéro de téléphone de son fils en Roumanie (« il parle
anglais »). Il grimpe même dans le taxi avec moi. Daniel est du genre à donner
sa chemise. Il m’en donne une d’ailleurs (photo): « Je ne rentre pas dedans
avec mon ventre, prends la. » Dans la voiture, le capitaine me briefe : « Dans
l’autre bateau, tu ne poses pas de questions. Si tu vois des choses bizarres,
tu ne discutes pas. » Je comprendrai pourquoi plus tard, mais je n’en parlerai
pas, tout du moins tant que je serai sur ce fleuve.
3 juin vers 14 heures. A la douane fluviale, on me confisque mon
passeport pendant deux heures. « Pourquoi tu n’y vas pas en avion à Moscou ? »,
me demande une douanière aussi sympathique qu’un vieux bout de charbon.
Heureusement, je fais connaissance avec deux jeunes douaniers qui m’invitent en
juillet à un gros festival de rock près de Belgrade. Je récupère mon passeport
et grimpe sur le mastodonte du Danube.
3 juin 18 heures. Les membres de l’équipage, tous Roumains, se méfient
de moi. « T’es un paparazzi ? » Alors que le pousseur et ses 9 barges filent
vers Vukovar, un minuscule bateau débarque rive gauche (côté Serbie, rive
droite c’est la Croatie).
Un homme monte à bord et me donne son numéro de téléphone. Marian, un peu
affolé, lui dit que je ne fais pas partie de l’équipage. Pendant que le Serbe
parlemente, sa barque se détache de notre bateau. Je préviens le propriétaire
en lui montrant la tache verte qui disparaît vers l’horizon. Je crois
reconnaître l’expression de son visage, peut-être celle d’une mère qui voit son
enfant happé par une vague… Le Serbe se jette à l’eau. Il nage bien.
3 juin, 20 heures. Je dis à Valérik, le second capitaine, de ne pas
s’inquiéter pour l’épisode de la barque, je ne suis pas policier (même si je
connais le chef de la police municipale de Charmes près de Nancy…). J’ai
besoin d’avancer, ce n’est pas moi qui vais mettre des battons de douaniers
dans les hélices du bateau. Il est rassuré. Il me dit que cela fait plus de 30
ans qu’il navigue sur le Danube « En octobre 1992, j’ai téléphoné à un
journaliste pour lui raconter que j’étais sous une pluie d’obus. » La
navigation n’a pas été interrompue pendant la guerre dans les Balkans. « Il y a
encore des traces d’impact de balles sur le bateau. Une fois, des militaires
sont venus piller nos frigos. Je n’ai jamais su s’ils étaient du côté serbe ou
kosovar. »
4 juin, 8 heures. Le pousseur arrive à Novi Sad. Des carcasses de ponts
prouvent que les tirs d’obus ne sont pas tous tombés dans le Danube. Un nouveau
pont est en train de voir le jour pour remplacer le provisoire, bien trop
étriqué pour laisser passer les gros convois. « Ce sont les Pays-Bas et
l’Allemagne qui financent », m’assure Valérik. Les deux pays ont des intérêts
sur le fleuve. Le bateau est obligé d’abandonner ses neuf barges en amont du
pont de fortune. Il les fait passer deux par deux. La manœuvre dure 8 heures.
4 juin 13 heures. Les Roumains ont fini par comprendre que je n’étais
pas un agent secret. Ils m’offrent la soupe, une vodka, et des grandes tapes
dans le dos. 4 juin, au milieu de la nuit. Je me demande si le Serbe d’hier
nage encore.
5 juin, 14 heures. Nous arrivons à la frontière roumaine. Les membres de
l’équipage se mettent sur leur 31 pour acheter de l’alcool et des cigarettes
dans le dernier supermarché serbe qui jouxte le poste frontière. Les vendeuses
ont peur de nous. Avant de quitter la
Serbie, les douaniers demandent 200 euros à l’équipage « si
vous voulez rentrer en Roumanie, c’est à vous de voir… » Une pratique
courante. Mais les matelots ont tout dépensé en vodka et cigarette. Quatre
heures plus tard, la police nous laisse partir.
5 juin, 19 heures. Violel hisse le drapeau roumain au-dessus de la
timonerie.
5 juin, dans la nuit. Le pousseur jette les ancres pour ne pas traverser
les gorges de Kazan de nuit.
6 juin, 5 heures. Malgré ses 300 mètres de long, le bateau semble minuscule
au milieu des falaises (faites un tour du côté de la galerie photo).
6 juin, 14 heures. Après avoir passé l’écluse des Portes de Fer, nous
arrivons à Turnu-Severin, sous un rideau de pluie. Je vais devoir trouver un
autre bateau.