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Le feu au Rhin? Strasbourg, 16 mai.

 

pompier 

C’est à l’écluse Nord de Strasbourg que je fais la rencontre de Yannick (sur la photo), un des pilotes français du bateau-pompier Europa 1, mis à l’eau cette année sur le Rhin. Non sans avoir franchi toutes les écluses administratives (« bonjour mon colonel responsable du Sdis, puis-je monter sur votre bateau rouge ? », ça m’a rappelé de bons vieux souvenirs du journal « Sud Ouest »). L’esthète de la manoeuvre aquatique est lui aussi issu d’une famille de mariniers. Comme si le Rhin coulait dans ses veines. Quand la France et l’Allemagne décidèrent de construire un bateau de sauvetage de 2,5 millions d’euros dans cette région ultra industrialisée, Yannick s’est tout de suite porté candidat pour dompter le fauve. Aujourd’hui, ils sont neuf (quatre français et cinq allemands) à se relayer à la barre d’Europa 1, un bolide de 23 mètres de long propulsé par deux moteurs de 1100 chevaux chacun. A pleine vitesse, l’embarcation frôle les 50 km/h (je peux peut-être atteindre cette barrière en rajoutant un deuxième moteur au Bouzingrin). « Avec la proximité de toutes les usines qui longent le Rhin, les risques d’incendie sont grands. C’est pour cette raison qu’ils ont fabriqué ce bateau », explique l’Alsacien qui est déjà intervenu plusieurs fois depuis février: un feu de copeaux de bois au port de Kehl (rive droite, côté allemand), quelques noyés (« c’est difficile d’arriver à temps… »), et un autre incendie dans une usine strasbourgeoise. Cette fois-ci, une des deux lances a craché de la boue (« on a pompé un peu trop près du bord… »). Mais le feu a été éteint. La semaine dernière, une péniche mal chargée (c’est-à-dire trop remplie au milieu) a failli se briser en deux du côté de l’écluse de Gambsheim. Les pompiers ont dû sortir leur bateau de super héros pour sauver l’équipage. Dans quelques mois, le mastodonte allemand BASF, peut-être un peu gêné d’avoir pollué le Rhin pendant tant d’années, va offrir un bateau identique aux soldats du feu de Mannheim. C’est une ville que je frôlerai demain. Car demain, je franchis ma première frontière.

17 mai 2008 - Aucun commentaire
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Frontières. 6 mai, Strasbourg.

picubu

« Picubu » m’avait laissé quelques messages sur le blog pour m’inviter sur son bateau, un magnifique Luxmotor de 20 mètres amarré sur le canal de la Marne au Rhin, à Vendenheim exactement. Histoire de dégourdir un peu les pneus du Solex, je file voir cette famille flottante (photo) qui coule des jours heureux sur le Rataka. Ancien pilote à la gendarmerie fluviale du Rhin, Rémy est aujourd’hui éclusier à VNF. « J’ai les oreilles qui sifflent quand j’entends parler mes amis mariniers », sourit-il. Ses voisins, d’anciens bateliers alsaciens justement, viennent partager une magnifique choucroute avec nous. Ils parlent du bon vieux temps, cette époque où il fallait montrer patte blanche aux douaniers sur le Rhin. Petit florilège : « On préférait vider les bouteilles de quetsche et de mirabelle dans l’eau plutôt que de leur laisser la marchandise. » « Une fois j’ai entendu du bruit dans la soute pendant mon sommeil. Quelqu’un était en train de voler mon chargement. J’ai enfermé le voleur dans le bateau. Quand les policiers sont arrivés, ils se sont rendus compte que le chapardeur n’était autre qu’un douanier ! » Les mariniers déversent des litres d’anecdotes dans mes oreilles. Ces souvenirs me rappellent une histoire glanée il y a quelques jours à Saint-Jean de Losne. Un vieux marinier, amoureux de pigeons, m’avait parlé d’un passage de frontière difficile sur le Rhin. Le douanier lui reprochait de ne pas avoir les documents des services vétérinaires pour aller en Allemagne avec ses dizaines de pigeons qui roucoulaient dans la soute du bateau. « Pour ne pas m’emmerder avec la paperasse, j’ai ouvert le hublot pour faire dégager tous mes pigeons. Et comme ils étaient bien dressés, ils sont revenus sur le bateau quelques kilomètres plus loin. Incognito.» Depuis, les frontières ont disparu. Et la plupart des mariniers, eux, se sont envolés dans l’oubli.

6 mai 2008 - 12 commentaires
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Le Solex est un Phénix. 28 avril, Strasbourg.

reparation solx

Le Bouzingrin est bien vivant. Grâce à Pierre, peut-être le seul Alsacien capable de remplacer un galet de vélo moteur (photo), et la magnifique chaîne de solidarité qui s’est créée à Marmande pour me fournir les pièces manquantes (lire l’article paru dans le quotidien Sud Ouest en pièce jointe à la fin de ce post), le moteur du Bouzingrin ronronne à nouveau. Certes, il tousse. Il est loin d’avoir retrouvé sa forme lot-et-garonnaise. Mais il roule. Je profite de cette escale strasbourgeoise pour relancer les armateurs qui fleurissent dans mon carnet d’adresse. A Saint-Jean-de-Losne, j’ai croisé la route d’un Hollandais qui connaissait un journaliste allemand spécialisé dans l’univers du transport fluvial (j’ai d’ailleurs eu droit à un article en allemand sur son site). Ce dernier m’a mis en contact avec un propriétaire de cargo qui navigue sur le Danube. Si tout se passe comme prévu, je devrais embarquer sur ce bateau à Mayence vers le 20 mai. Reste à trouver un moyen de transport sur le Rhin pour rejoindre l’embouchure du Main. Ce trajet ne devrait pas poser trop de problèmes. En attendant, je profite de cette pause pour visiter l’Alsace (j’ai rajouté des photos dans l’album accessible sur la colonne de droite). Le Bouzin s’impatiente déjà. Il veut se jeter à l’eau pour enlever les cendres accrochées à ses vieilles plumes.

article solex

28 avril 2008 - 10 commentaires
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Le guichetier, le contrôleur, et le laveur de carreaux. Saverne, 17 avril.

gare saverne


Il est temps pour moi de rejoindre Strasbourg. A peine réveillé, j’enfourche le Solex et plonge dans le brouillard épais qui entoure la ville de Saverne. Dans la descente, ô malheur, le galet du Bouzingrin vole en éclats. Les miettes de métal s’évaporent en même temps que mes derniers espoirs. Mon « Bouzin » n’est donc pas invincible. Rouler sans galet, la pièce vitale qui fait tourner la roue avant, c’est comme jouer au ping-pong sans bras : c’est impossible. Le problème c’est qu’à Saverne, comme dans le reste de l’humanité d’ailleurs, un garage spécialisé dans la réparation des Solex 5000 est aussi rare qu’un bègue éloquent. Je suis en rade. Bien comme il faut. J’appelle Patrick, le collectionneur marmandais qui m’a préparé ma bête de course. Il va m’envoyer une nouvelle pièce à Strasbourg. Je regarde sur la carte, il me reste 40 kilomètres pour arriver là-bas, sur les berges du Rhin. En bateau ? « Y’en a pas mon pôv Monsieur », m’assure l’agent VNF. En train ? Pourquoi pas. C’est là que je fais la rencontre de Vieille Figue, le guichetier de la gare de Saverne.

Vieille Figue (avec le fameux accent alsacien) : « Vous ne pouvez pas transporter un véhicule motorisé dans le train. »
Moi : « Bé théoriquement, un vélomoteur avec un moteur qui ne marche pas, c’est un vélo, non ? »
Vieille Figue : « Monsieur y’a des règles, et ceux qui ont inventé ces règles ne sont pas stupides. Alors c’est non. »
Je file voir le chef de gare à qui je raconte mes déboires. Il m’assure qu’il va me faire monter dans le prochain train : « Au diable, c’est un vélo votre machin 5000, alors je ne vois pas où est le problème. Le train part dans une heure, je vais voir le contrôleur, c’est lui qui décide.»
Le contrôleur est le portrait craché de David Seaman, l’ancien gardien de foot d’Arsenal, dit « l’Elégant », avec sa moustache taillée dans le marbre.
Moi : « Laisser moi monter s’il vous plaît. Sinon, j’ai 40 kilomètres à parcourir à la force de la pédale avec une remorque de 38 kilos. »
L’Elégant : « Je comprends. Je vais manger, on verra ça tout à l’heure. »
Et l’Elégant s’en est allé remplir sa panse. Au bout d’une heure, je me risque à l’interrompre pendant sa soupe (de la soupe sur la moustache, c’est pas très élégant ça).
Moi : « C’est bon pour le Solex ? »
L’Elégant : « Bé c’est que je n’ai pas le droit, ce sont les règles. »
Moi : « Mais tout à l’heure, vous sembliez être d’accord… »
L’Elégant : « Mais il y a les règles. Et s’il arrive un problème, je suis fautif. »
Moi : « Quel problème ? C’est comme si on transportait un vélo. Je ne vous fais pas le coup du cheval de Troie. Je ne cache personne dans le réservoir de mon Solex… »
L’Elégant : « Comprenez, je n’ai rien contre vous. Mais ce sont les règles. »
Moi : « Il y a les règles et le bon sens. Et surtout le respect : vous auriez pu me le dire tout à l’heure que ce n’était pas possible. »
Conclusion : c’est plus facile de faire du bateau-stop que du train-stop. Quand il y a des bateaux bien sûr. Le chef de gare est désolé pour moi. Heureusement, un laveur de vitres, Ayouz, a suivi la scène : « Je finis mon service dans une heure et je rentre à Strasbourg. J’ai une fourgonnette, je peux t’emmener. Y’a pas de problème. » Comme depuis le début de mon aventure, les mauvaises rencontres laissent toujours la place à des pépites d’humanité. Ayouz est un gros personnage. Il me raconte comment il a quitté clandestinement son Maroc natal sur un bateau rempli de drogue (« c’était le prix à payer pour pouvoir faire la traversée : livrer la cocaïne en Espagne. ») il y a plusieurs années avant d’arriver en France et d’épouser la mère de ses trois enfants. « Elle est française, j’ai pu obtenir la nationalité après un an d’enquête. La France, c’est un bon pays pour travailler.» Il me parle des contrôles d’identité quasi quotidiens : « Mais cela ne m’agace pas. C’est le prix à payer ici. » Il me dit que le Maroc lui manque, « mais pas trop car ma femme est ici. C’est plus facile de quitter un pays quand on est amoureux. » Il me dit que des amis clandestins ont été arrêtés en traversant la Méditerranée avec des Zodiac gavés de poudre blanche: « Ils me racontent qu’ils sont beaucoup plus heureux dans une prison espagnole que libres au Maroc. J’ai un pote qui s’est fait soigner les dents pendant sa détention et qui ne voulait même plus sortir après avoir purgé sa peine. Comme quoi le bonheur, c’est vraiment bizarre. Toi tu parcours le monde en bateau et en mobylette pour être heureux. Et d’autres préfèrent rester en prison pour ne pas rentrer dans leur pays.» T’as dit bizarre Ayouz ?  

18 avril 2008 - 7 commentaires
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Un pti’ squat dans la maison éclusière. Arzviller, 15 avril.

arzviller


Je m’arrête à Sarrebourg et tape à la porte du CCAS pour savoir s’il existe un abri de nuit chez eux : « Nous n’avons aucune structure d’accueil d’urgence ici. Ce n’est pas une région fréquentée par les SDF », m’explique l’employée. Avant de partir, elle me propose gentiment de me payer un plein pour le Solex. Je refuse sans prendre le temps de lui expliquer que je voulais faire un reportage, vécu de l’intérieur, sur les « gens de passage » qui cabotent d’abris de nuit en logements d’urgence. Après deux mois de voyage, je ressemble plus à un caboteur qu’à un journaliste. Je file vers Arzviller, un petit village où les 17 écluses du vieux canal ont été remplacées par l’impressionnante « pente d’eau » (voir photo dans la galerie). Un ancien marinier de Nancy, qui a emprunté le canal des centaines de fois avant de devoir mettre sa péniche à la casse, m’avait parlé de cet édifice surdimensionné sur le canal de la Marne au Rhin, qui sert plus aux touristes qu’aux bateliers aujourd’hui d’ailleurs. Il m’avait surtout conseillé d’aller jeter un coup d’œil dans la vallée de l’ancien canal, où les gens avaient stocké le bois de la tempête de 99 dans les écluses pour éviter qu’il pourrisse. La moitié des maisons éclusières ne sont entretenues que par l’abandon. C’est dans une de ces vieilles bâtisses que je décide de passer la nuit pour éviter les trombes d’eau. Jadis, les artisans mariniers faisaient la queue aux écluses d’Arzviller. Aujourd’hui, les mauvaises herbes s’entassent au fond du canal. Et la poussière qui étouffe le sol de mon squat n’est qu’un linceul recouvrant une profession en voie de disparition. Dans mon écluse abandonnée, ne reste qu’un journaliste qui court derrière de vieux souvenirs. Le passé.

18 avril 2008 - 3 commentaires
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VNF : Voies Navigables Foutues. Dombasle, 15 avril.

moteur el paso

Sur le canal de la Marne au Rhin, dans la banlieue de Nancy, les usines ont remplacé les platanes. A Dombasle, je croise la péniche Match que j’ai loupée à Saint-Jean-de-Losne. Juste derrière ce 38 mètres, le El Paso attend de recevoir les 240 tonnes de soude qu’il emportera à Cambrais. « Mais vu le faible tirant d’eau du canal, on va mettre du temps », grommelle Christian. La faute à un manque d’implication des Voies Navigables de France (VNF) ? « C’est bien simple, il n’ont aucun moyen pour entretenir les canaux. Dans le milieu, VNF, ça veut dire Voies Navigables Foutues. » Certains disent Voilà Nos Fainéants aussi. C’est bien simple, depuis le début de l’aventure, je n’ai pas entendu un seul utilisateur des canaux et rivières dire du bien de VNF. Christian et Cathy ont racheté El Paso (ex-Légion) en 1990, « au moment le plus critique pour la profession. Mais on y a cru. » Aujourd’hui, le V8 Poyaud (voir photo) navigue sur tous les cours d’eau du Nord de la France et même de Belgique et d’Allemagne. « Vu qu’il ne reste plus beaucoup de péniches françaises, on a du boulot. » Depuis le début de l’année, le couple de mariniers a transporté du maïs sur le canal du Nord, de la pâte à papier d’Anvers à Douais, du maïs encore de Saint-Quentin à Roulers, de l’acier de Dunkerque à Reims, du colza de Reims à Metz… « Le but, c’est d’éviter les voyages à vide», décortique Christian. Il essaie d’affiner sa stratégie 15 jours à l’avance. « On informe les affréteurs de nos déplacements. » Quand ces derniers ont de la marchandise disponible, l’heure est alors aux négociations. « Mais je ne donnerai pas le tarif que nous pratiquons. Tout ce que je sais, c’est que nous ne sommes même pas au Smic horaire quand on fait les comptes à la fin de l’année. » Heureusement, le couple n’est pas très dépensier. Et il n’envisage pas de vivre sur la terre ferme, là où ils ont laissé les trois enfants pendant leur scolarité. « Nous leur avons dit de ne pas reprendre notre flambeau. Je crois qu’ils ne voulaient pas vivre comme nous de toute façon. » Aujourd’hui, le benjamin est tellement bien sur la terre ferme, qu’il a décroché le titre de champion de France de mobylette. Ses parents vivent à 5 km/h. Lui aime la vitesse. « Il a commencé par des courses de Solex », m’avoue Christian en partant. Qui sait ? Le Bouzingrin est peut-être une bête de course qui sommeille. 

18 avril 2008 - Aucun commentaire
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Leur bateau est une île. 12 avril, Nancy.

serge nancy

Après un petit passage aux urgences de Nancy (un point de suture à la main et un lavage de rétine) à cause d’un petit incident que je passerai sous silence pour garder une once de crédibilité (mon arrivée à l’hôpital en solex a provoqué quelques sourires en tout cas), je suis parti à la recherche d’un bateau au port de Nancy, le long du canal de la Marne au Rhin. « Tu ne trouveras pas beaucoup de bateaux jusqu’à Strasbourg », dodeline Serge, un ancien marinier reconverti dans l’accueil des touristes (en « promène-couillon » comme disent d’autres). Comme beaucoup, il a vendu sa péniche Freyssinet (38 mètres) dans les années 80. Il a ensuite repris une Presse à Nancy pendant quelques années avant de revenir sur le Bergamote, son bateau-restaurant. Aujourd’hui, il s’habille comme le capitaine Stubing de la « Croisière s’amuse ». Il est amarré juste à côté d’une péniche transformée en boite de nuit. Tout un symbole. Comme si les bateaux n’étaient plus que des refuges poétiques pour les « Gens d’à Terre ». Serge me décrit en détails les 150 kilomètres qui séparent Nancy de Strasbourg. Un itinéraire qu’il pourrait refaire les yeux fermés. Deux amis, des anciens mariniers eux aussi, viennent prendre des nouvelles. Fernand et Christian passent tous les jours serrer la pogne de Serge. « Nous sommes ainsi, explique le capitaine. Une petite famille. C’est pour cette raison que nous, les mariniers, nous avons eu du mal à nous reconvertir sur la terre ferme. Toute notre vie, nous avons vécu sur une île : notre bateau. »

12 avril 2008 - 10 commentaires
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Je suis tombé sur Charmes (2). 10 avril, Charmes.

office tourisme

Frédéric, le responsable de l’office de tourisme de Charmes, a assisté à la discussion houleuse. Il me voit sortir des locaux de la police municipale : « Alors, t’as passé un bon moment ? » Il rajoute : « J’imagine qu’ils ne t’ont pas donné d’adresse pour dormir ce soir. Alors je te propose quelque chose : tu viens me donner un coup de main et je t’accueille chez moi. » Après l’épisode de Pantoufle et Brique Molle, je ne risque plus rien. Et j’avoue que l’idée de dormir au sec ce soir me convient pas mal. « Le coup de main », c’est aider les bénévoles de l’office de tourisme à mettre les 1000 invitations dans des enveloppes pour la prochaine assemblée générale. Après des centaines de kilomètres de solex et de bateau-stop, me voilà en train d’envoyer une invitation à Jean-Marie Troup et Jean-François Trompette pour la prochaine réunion du syndicat d’initiative de la ville à la levrette… C’est quand même surprenant. Je passe une superbe soirée chez « le » Frédéric et « la » Marilyne, comme ils disent par chez eux. Je leur parle un peu du Lot-et-Garonne et de sa fête de l’asperge organisée tous les ans par l’association l’Asperge Vigoureuse à Fargues-sur-Ourbise. « Nous, on a la fête de l’œuf dur à Moriville et la fête des Roubignolles à Rogeville. » Je suis séché. Je tente un dernier assaut avec l’élection de Miss Patate à Accous dans les Pyrénées. « Nous, c’est Miss Boudin qu’on élit chaque année. » Je capitule. Avant de me coucher, je leur propose d’organiser un Mister Pantoufle ou un Mister Brique Molle l’an prochain.   

12 avril 2008 - 2 commentaires
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Je suis tombé sur Charmes (1). 10 avril, Charmes.

geole

Je n’aurais jamais dû quitter la capitale Saint-Jean-de-Losne sans bateau. Voilà deux jours que je bois de la pluie sur mon Bouzingrin du soir au matin. Et réparer quatre pneus en une heure sous un ciel coincé sur la position « pommeau de douche », ce n’est pas forcément évident. Je passe une nuit à Port-sur-Saône (merci pour ton invitation le Suisse) où j’apprends que Michèle Torr passera en concert le 14 avril. Le lendemain, la tâche s’annonce plus ardue. A Epinal, je ne trouve personne chez qui dormir, et le foyer d’accueil d’urgence est complet (comme le concert de Michèle Torr d’ailleurs). Direction Nancy. Mais l’auberge de jeunesse est « saturée » m’informe la responsable au téléphone. Dépité et imbibé comme une serpillière, je décide de faire escale à Charmes, jolie bourgade des Vosges, dont le symbole n’est autre qu’une magnifique levrette (j’aurais dû me méfier avec un blason pareil). La dame de l’office du tourisme m’indique une chambre d’hôtes abordable. 50 mètres plus loin, je me rends compte que j’ai oublié mon casque. Demi-tour. En sens interdit (mon pote Quetin peut témoigner de ma propension à prendre les sens interdits). Je m’arrête devant l’office de tourisme. C’est là que je fais la rencontre d’un personnage rare, que je nommerai Pantoufle, par pure mauvaise foi, mais surtout pour tenter de le discréditer avant même de décrire la scène.
Pantoufle, donc, déboule avec sa Xantia et pile en me voyant: « Mais vous êtes en sens-interdit ! »
Moi : « A bon ? Mais j’avance aussi vite qu’un bateau. Ne vous inquiétez pas.»
Pantoufle : « Je suis le chef de la police municipale ! » (avec un ton de chef de police municipale). Faites demi-tour, sinon je verbalise. »
Moi : « Bé, c’est que je m’arrête là. Le mal est déjà fait. J’ai oublié mon casque. Et je me vois mal repartir dans l’autre sens sans ce casque. »
Pantoufle : « Je ne veux pas savoir. Vous faites demi-tour. »
Moi (l’araignée commence à me monter le long de la poutre) : « Mais puisque je vous dis que je n’ai rien à faire là-bas et que je n’ai pas mon casque ! »
Pantoufle : « Bon, puisque c’est comme ça, j’appelle mes collègues. »
Moi (j’ai donc à faire à un énergumène aussi stupide qu’un arbre. Et encore, les arbres, ça recycle l’air) : « Vous le faites exprès ? »
Pantoufle (le visage tout rouge, il est sorti de sa voiture): « Attention, y’a outrage à agent là ! Je vais vous emmener à la brigade de gendarmerie. »
Moi : « Quel outrage ? Je vous explique poliment que je veux récupérer mon casque. »
Pantoufle (en me regardant comme si j’étais un clochard) : « Vous allez où comme ça ? »
Moi : « A Moscou. »
Pantoufle : « Et en plus, il se fout de moi ! »
C’est à ce moment là que j’ai failli lui faire déguster les pneus 16 pouces de mon Solex. Je lui aurais même proposé de la Solexine pour digérer. Au lieu de ça, c’est moi qui suis passé à table. J’ai dû patienter une bonne heure au poste de la police municipale de Charmes (la honte), à regarder le poster de prévention contre les drogues (j’ai même imaginé Pantoufle sous ecstasy), en attendant qu’on ausculte mon passeport (peut-être que les membres de l’ETA se déplacent en Solex maintenant).
Un collègue messager, que j’appellerai Brique Molle, toujours par pure mauvaise foi, revient avec un air grave.
Brique Molle : « Bon, on veut bien vous faire cadeau des 90 euros pour le sens interdit et des 90 euros pour le casque. » Il fait une pause : « Mais votre Solex n’est pas assuré. »
Moi (blême) : « Normalement, je devais le laisser sur le bateau… »
Brique Molle : « Mais vous rouliez avec alors… Vous avez combien sur vous ? »
Moi (je me demande s’il veut se faire graisser la patte) : « 30 euros pourquoi ? »
Brique Molle : « Et bien vous allez de suite voir un assureur pour votre Solex. Sinon, on le garde chez nous.»
Je panique. Je refuse de voir mon Solex enfermé dans les geôles des Farc (Forces Armées Révolutionnaires de Charmes). Sous la menace, je cède et appelle mon assurance vers 18 heures. Je sors de là en me promettant de leur envoyer une carte de postale de Moscou avec écrit au dos : « Chers Pantoufle et Brique Molle. Mon Bouzingrin et moi tenons à vous remercier pour votre grande gentillesse et votre sens du dialogue. Charmes restera gravé à jamais dans mon cœur. Comme la Levrette sur votre blason. »

12 avril 2008 - 6 commentaires
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Salut Gaby. 9 avril, Saint-Jean-de-Losne.

gaby 2

Avant de quitter Saint-Jean de Losne, Gaby le marinier me demande de vérifier si son nom est toujours gravé dans l’écluse de Nuremberg : « Dans les années 70, nous n’avions pas le droit de naviguer avec nos femmes en Allemagne de l’Est. Il a fallu, manifester auprès du consulat pour avoir des dérogations. Toujours est-il que la radio ne marchait pas de l’autre côté du rideau de fer. » Il me parle aussi des Polonais, « de chics types » qui se chauffaient au charbon sur leur bateau. Avant de partir, il me chante la chanson des Mariniers, chantée par Tino Rossi (je la mets en ligne dès que je peux, la version de Gaby bien entendu). En guise de cadeau de départ, mon Saint-Jean-de-Losnais préféré me raconte une belle histoire : « L’aumônier des mariniers est le nouveau prêtre de Saint-Jean-de-Losne. Il vient du Brésil, ou de Brazzaville, je ne sais plus. Il est tout noir en tout cas, ça c’est certain. Un soir, il est venu boire un whisky au bistrot. Puis deux, puis trois. Pour l’achever, je lui ai mis un bon côtes du Rhône dans le verre. Le lendemain, pour la Saint-Nicolas (protecteur des Mariniers), il a tenu à me faire monter sur l’estrade pendant la messe devant tout le monde. La tradition veut que je me déguise en père fouettard pour cette Saint-Nicolas. J’étais gêné car j’étais peint en noir (voir photo). J’ai eu honte ce jour là. Je ne pouvais plus rien dire. Mais j’en ai quand même profité pour le chatouiller avec la plume de mon chapeau pendant qu’il parlait. Je ne pouvais pas me laisser faire non plus ! » Allez salut Gaby. Merci le marinier.

la chanson de tino revisitée par Gaby

12 avril 2008 - 2 commentaires
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C’est toute une famille qu’on assassine. 9 avril, Saint-Jean-de-Losne.

train

Sur les rives de Saône, derrière un petit bois, j’aperçois un wagon abandonné sur les rails. J’en profite pour faire quelques clichés (voir les photos dans la galerie) et pour lire un document que m’a donné un marinier au village. Je lis : « En 1847, il y avait 13324 km de voies navigables et France. Il n’y en avait plus que 8500 en 1987. En 2003, la navigation est quasiment abolie sur 4 des 5 canaux reliant Seine-Rhin-Rhône. En 1950, il y avait au moins 10000 artisans bateliers. En 2003, ils étaient moins de 1000. » La faute à la domination du routier, et la multiplication des grands cargos sur les eaux au détriment des gabarits plus modestes.

12 avril 2008 - Aucun commentaire
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Du rêve à la réalité. 9 avril, Saint-Jean-de-Losne.

chantier st-jean


Qui n’a jamais rêvé de vivre sur un bateau ? Moi j’en ai rêvé. Quand j’ai emménagé à Agen, j’ai même cherché à vivre sur une péniche sur le canal. Mais depuis le début de mon périple, j’ai pu me rendre compte à quel point il était contraignant de loger sur une maison flottante. « Il faut du temps, de l’argent et une sacré volonté pour entretenir un bateau », expliquent d’une seule voix les propriétaires de vedette, tchalk ou autre Freyssinet. A Saint-Jean-de-Losne, j’ai fait la rencontre d’un jeune couple, Caroline et Jérôme, qui ont racheté un 38 mètres nommé Aéro. Voilà plusieurs mois qu’ils travaillent à plein temps sur le bateau. « Nous campons sans eau et électricité. Car c’est très cher d’aller dans un port. Dans quelques jours, nos deux enfants vont nous rejoindre sur la péniche, alors on se dépêche pour leur construire une chambre bien isolée. » Le couple a toujours rêvé de vivre sur un bateau : « Aujourd’hui, on est heureux. Mais on se rend compte à quel point c’est dur », analyse Caroline. Au port de Saint-Jean, je croise la route d’Andy, un enfant de la Tamise qui est en train de fabriquer son propre Luxmotor. Un Luxmotor ? C’est l’équivalent d’un Leica pour les photographes, d’une Jaguar chez les amoureux de voiture, ou des crampons Keiser pour les footeux. L’élégance à l’état brut en somme. Voilà deux ans et demi qu’Andy travaille jour et nuit sur son 24 mètres qu’il a lui-même dessiné. « Il me reste encore la plomberie, l’électricité, la fabrication des réservoirs, l’installation du système de navigation, l’isolation, la peinture, les portes… » La liste est longue comme le Danube. Il soupire : « C’est beaucoup de temps et beaucoup d’argent. Mais mon rêve, c’est de naviguer sur mon propre bateau. Alors je fais tout pour y arriver. Je ne suis pas du genre à pleurer, assis au comptoir d’un bistrot, en disant à tout le monde que je rêve de construire un bateau. Non. Quand on a un rêve, il faut y aller à 100% et en assumer les conséquences. On ne peut pas le faire à 99%. C’est dur, c’est long, mais ça en vaut la peine. C’est comme toi pour ton périple. Si tu veux aller à Moscou, il faut que tu le fasses à 100%. Tout le monde peut dire « je vais construire un bateau » ou « je vais à Moscou en bateau-stop ». Mais tout le monde ne le fait pas. »

12 avril 2008 - Aucun commentaire
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Les mariniers, ils fabriquent pas des balançoires de petits joueurs. 9 avril, Saint-Jean.

balançoire

12 avril 2008 - Aucun commentaire
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Je prends le jus. 8 avril, Saint-Jean-de-Losne.

solex

J’ai l’impression d’être dans la « flamme du courant ». L’endroit de la rivière  où le jus est si fort qu’il est impossible d’avancer. Voilà cinq jours que je suis bloqué à Saint-Jean-de-Losne. Aucun bateau ne rejoint Nancy avant une ou deux semaines. « Y’a plus rien à claber » (y’a rien à manger) dirait Gaby. J’ai raté trois bateaux d’artisans qui rejoignaient Strasbourg en passant par le canal des Vosges à seulement deux jours près. Le problème, c’est que le canal du Rhône au Rhin est au chômage et que la Petite Saône va bientôt l’être. Résultat, il y a presque autant de bateaux sur la Saône que de clandestins dans le salon de Brice Hortefeux en ce moment. Passer par Reims et le canal de la Marne à la Seine serait beaucoup trop long. Je perds un peu le moral. Mais je crois que je vais éviter de gamberger. Demain matin, je fais vrombir le Bouzingrin et je file vers Epinal et Nancy. J’espère que je trouverai un bateau entre Nancy et Strasbourg dans quelques jours. Pourvu que je ne me fasse pas flasher sur la route par les radars!

8 avril 2008 - 10 commentaires
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Les pieds au sec. 5 avril, Saint-Jean-de-Losne.

darçan

Josiane et Joël ont travaillé 33 ans sur les bateaux en tant que salariés. Ils ont toujours réussi naviguer en couple, chose presque impossible aujourd’hui pour les non indépendants. Un jour, leur bateau a été quasiment coupé en deux par un cargo. Mais ils ne gardent que de bons souvenirs de leur vie passée sur l’eau. Malgré les horaires difficiles et l’éloignement des enfants restés à terre. « De toute façon, ce n’est pas un métier qu’on peut faire à contrecœur. Et comme nous sommes issus de familles de mariniers, nous étions dans notre élément. » Aujourd’hui, le couple vit dans leur maison à Saint-Jean-de-Losne : « Peu de mariniers vivent sur les bateaux à la retraite. » L’entretien des péniches est trop impressionnant selon eux. « Il n’y a que les poètes ou les jeunes mariniers qui vivent sur l’eau », s’amusent-ils.

Comme tous les anciens, ils ne quittent pas la Saône des yeux. Joël est un spécialiste de la truite. Les Fario n’échappent que rarement à ses hameçons. En quelques années, ils ont observé la métamorphose des voies d’eau. « Il y a de plus en plus de gros cargos. C’est la course au tonnage. Et les conditions de travail se sont largement dégradées. »

6 avril 2008 - 3 commentaires
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La Guerre des Boutons. 5 avril, Saint-Jean-de-Losne.

saint-jean


La discussion avec Gaby se prolonge comme un fleuve. Le marinier me dresse une petite liste de ses sobriquets de mariniers préférés : « Y’a Henri Pompe La Merde (de la société le Havre Paris Lyon Marseille), Gueule de Brochet, Queue de Cerise, Gratte Couille, La Bouteille à Casier (nom du bateau + nom de famille), le Manche à Balais (même addition), Double Mètre (un type mesurant 2m02). » Une histoire m’arrache des larmes. « Une fois un gars a descendu la Moselle avec son bateau Alésivoir. Il s’est fait arrêter par la gendarmerie fluviale qui lui a demandé l’identité de sa péniche. Il leur a dit « Alésivoir » (A-Lé-Zi-Voir). Les contrôleurs ont cru qu’il se foutait de leur gueule et sont montés à bord… ». Sylvain, le pilote du Waterway, rejoint la discussion. Il est actuellement à terre, dans sa maison de Saint-Jean-de-Losne, en attendant un prochain contrat. « Tu lui as parlé de la Guerre des Boutons ? » demande-t-il à Gaby. La Guerre des Boutons, c’est le sobriquet donné à un marinier prénommé Germain. « Il a chargé de l’argile près de Coblance. Et il s’est foutu à sec sur un banc de sable à Chalon-sur-Saône. Il ne faisait pas gaffe car il lisait le livre La Guerre des Boutons en pilotant. Le bateau s’est ventousé dans la vase. La honte ! En plus, c’est un petit voilier avec un moteur de 11 chevaux qui l’a desséqué (remis à l’eau). »
Les anecdotes fusent. Ils me parlent d’une soirée arrosée où un gars s’est fait marcher sur les mains en sortant du bistrot : « Imagine la scène, le gars s’est fait mâcher les paluches… » Les bagarres avec les manouches (« Les Colères » comme ils disent) : « On se respecte pourtant avec les gitans. Fou, fou et demi comme on dit. » L’importance de la parole chez les mariniers : « C’est plus important qu’un écrit. On peut vendre un bateau sur le coin d’une table par exemple. Pas besoin de notaire. Si on revient sur une parole, on est une langue fourchue. Il n’y a pas pire dans le milieu. » Une fois un marinier avait promis à un collègue de lui casser la mâchoire à cause d’une histoire de femme. Les deux se sont retrouvés un an plus tard dans un port du Rhône. Le type menacé est rentré complètement ivre d’une soirée. Il est tombé à l’eau en voulant remonter sur son bateau. L’autre l’a repêché en plein milieu de la nuit. Le lendemain, le rescapé est allé remercier son sauveur. Au lieu de tendre la main, ce dernier lui a mis une belle mornifle : « Je t’avais prévenu. » Il a tenu parole, quelques heures après lui avoir sauvé la vie… Parole et solidarité, les deux maîtres mots dans le milieu. « Je me souviens, j’avais 17 ans, raconte Sylvain. C’était lors du bal des mariniers. Trois gars ont débarqué ? Ils ont insulté un gars du village : « Toi, t’as une gueule de marinier ! » Le problème, c’est qu’il y avait 99% de gars de l’eau dans la salle des fêtes. Ce jour-là, ils auraient dû parler à voix basse. Je crois qu’ils n’ont pas passé une super soirée. »

6 avril 2008 - Aucun commentaire
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Gaby, forte gueule. 5 avril, Saint-Jean-de-Losne.

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Ma première rencontre à Saint-Jean-de-Losne s’appelle Gaby, un marinier retraité doté d’un fabuleux bagou. Il a l’âge de mon père. Moi celui de son fils décédé dans un accident de voiture il y a quelques années. On sympathise très vite. Le Père Fouettard du village me parle de son feuilleton télé préféré, « L’homme du Picardie » : « Une vraie série qui parlait de la vie des mariniers dans les années 60. Il faudrait refaire un feuilleton de ce genre aujourd’hui. Le problème, c’est que tout le monde a oublié les mariniers. On était en avance dans les années 60-70. Aujourd’hui, on est les derniers de la classe en Europe. Depuis Pompidou, les politiques nous méprisent.» Il me dit que les ministres des transports de l’époque Charles Fitermann et Dominique Voynet sont les ennemis des bateliers. « Celle-là, si elle vient à Saint-Jean, elle va apprendre à nager. »

Lors du dernier Téléthon, les Saint-Jean-de-Losniens avaient halé une péniche avec une corde sur 17 kilomètres pour récolter un peu d’argent. France 3 avait couvert l’événement. Et Gaby avait expliqué aux caméras que c’était la faute de « Sarko ». « Puisqu’on ne donne pas les moyens de développer le transport fluvial, nous ne pouvons pas mettre de gasoil dans les moteurs. » Gaby est du genre couillu. Pendant 45 ans, il a travaillé sur toutes les voies d’eau du Nord et de l’Est sur l’Armançon avec son grand-père puis sur le Bole. Un de ses trois enfants est né en Allemagne. « Je suis le premier marinier français à avoir eu un enfant en Allemagne depuis la canalisation de la Moselle entre Thionville et Coblance. » Vu comme il le raconte, ça doit être exceptionnel. Alors on évite de lui casser les bretelles au Gaby. 

6 avril 2008 - Aucun commentaire
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Adamo et le journaliste. 4 avril, Saint-Jean-de-Losne.

adamo

J’arrive à Saint-Jean-de-Losne avec le Bouzingrin. Pour les Terriens, ce petit village de 1300 habitants n’est qu’une bourgade plantée au milieu de la Côte d’Or, à un demi plein de Solex de Dijon. Mais pour les mariniers, Saint-Jean-de-Losne n’est autre que La Mecque de la batellerie. La capitale des navigateurs d’intérieur avec Conflans-Saint-Honorine (sur la Seine près de Paris). Amarré sur la Saône, Saint-Jean-de-Losne est la porte d’entrée des canaux du Centre, du Rhône au Rhin, des Vosges et de la Marne-à-la-Saône. « Si tu fais partir les familles de mariniers de Saint-Jean, il ne restera presque plus personne dans le village », m’avait expliqué Sylvain, le pilote du Waterway avec qui j’ai remonté le Rhône. Je décide donc de jeter l’ancre dans cet Eden des mariniers pour quelques jours. Malheureusement, je ne serai plus là en juin pour la grande fête du « Pardon des Mariniers » et son élection Miss Sirène.
On me conseille de dormir au bar-hôtel tenu par Mireille et Jacky, l’ex « Petit Louis », dont les fenêtres donnent sur la Saône. Au fond du bar, j’aperçois des photos et des disques dédicacés par Adamo. Ce bistrot est fait pour moi, c’est sûr. Je suis accueilli par de franches poignées de main. Une cliente m’aborde : « Comme t’es journaliste, tu dois connaître des gens importants. Mon ami rêve de faire un tour de sous-marin, tu pourrais organiser ça ? » Non désolé. Mais elle enchaîne : « Tu crois que tu pourrais faire venir Adamo à Saint-Jean-de-Losne ? » Non plus. Je ne suis qu’un petit journaliste.
 


 

6 avril 2008 - Aucun commentaire
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J’ai la langue qui commence à flotter. 4 avril, Saint-Jean-de-Losne.

ecluse
 

Le Terrien n’est pas préparé à mettre les pieds sur l’eau. Et pour cause, le « Marinier » n’est pas encore une langue étrangère enseignée aux écoliers. Au début, j’avoue, j’ai eu du mal à bien comprendre mes interlocuteurs. Je faisais un peu la même tête que mon grand-père (il était meunier dans le Médoc dans les années 30) quand je lui parlais en verlan. Mais après plus d’un mois passé sur les canaux et les rivières, ma langue commence petit à petit à flotter. J’arrive même à suivre les conversations dans les bistrots remplis de mariniers. Exemples.

- «Je suis rincé. J’ai fait travailler le bateau toute la matinée avant de passer le houpion. » Traduction : « Je suis fatigué, j’ai déchargé le bateau toute la matinée avant de laver le pont. »

- « Regarde ces moustaches ! Il y a tellement de jus que je vais devoir contre-barrer sans débander. Je sens que je vais aller cueillir les marguerites. Et j’ai pas envie de cajoler le bateau jusqu’au pont. » Traduction : « Regarde comme l’eau gonfle au niveau des piles de pont ! Il y a tellement de courant que je vais toucher les berges. Et je n’ai pas envie de tirer le bateau à la main depuis les berges jusqu’au pont. »

- « J’ai l’impression d’avoir le mauvais œil en ce moment. Je n’aurais peut-être pas dû oublier de couper sept fois la trace après avoir changé la devise du bateau. » Traduction : « Je suis malchanceux. J’aurais dû couper sept fois la trajectoire du bateau après avoir changé son nom (c’est un croyance de marinier, car changer le nom d’un bateau porte malheur). »

- « Je me souviens qu’il y avait des pêcheurs de cailloux qui travaillaient sur Garonne. Aujourd’hui, y’a plus personne. Ou quelques poètes qui poussent de la vase en voulant imiter les anciens. » Traduction : « Il y avait des dragueurs sur la Garonne autrefois. Aujourd’hui, il n’y a plus que quelques idéalistes qui raclent le fond du canal à cause du manque de tirant d’eau. »

- « Sur le Rhône, y’a quelques hirondelles qui repartent à la maison dès que les grenouilles se mettent à pisser. Ceux-là, ils ne sont bons qu’à barrer les promène-couillons. » Traduction : « Sur le Rhône il y a des pilotes qui ne viennent que quand les conditions de navigation sont bonnes. Ils repartent chez eux dès que le courant augmente. Ils ne sont bons qu’à piloter des bateaux touristiques. »

 

Le « marinier », finalement, c’est presque aussi facile que le russe.

4 avril 2008 - 1 commentaire
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20/20 en géographie. 1-4 avril, Lyon-Chalon.

ocean manor
 

Jean-Marie et Anne, les propriétaires d’Océan Manor, font partie de cette catégorie de «Flottants» qui se sont un jour jetés à l’eau pour éviter de se noyer sur la terre ferme. C’est comme si leur bateau, Océan-Manor, leur avait sauvé la vie. Anne était institutrice en Belgique, Jean-Pierre cuistot et responsable événementiel dans le Nord. C’était une autre époque. Un temps où le stress leur rongeait les chaussures. «Aujourd’hui, on profite de la vie, sourient les plaisanciers. On voyage toute l’année. On sait tous les jours dans quel village on se lève, mais jamais celui où on va se coucher.» La preuve ? Le troisième jour, alors que nous n’étions plus qu’à 50 kilomètres de Chalon-sur-Saône, Jean-Marie et Anne ont décidé de faire un détour d’une journée sur la Seille, une jolie petite rivière qui se jette dans la Saône près de Tournus. Ils ont contemplé les cigognes et les ragondins. Ils se sont même arrêtés plusieurs fois pour aller cueillir des fleurs dans les champs, le long des berges. Le couple avait deux mariages à célébrer à Nogent-sur-Seine et Dunkerque en avril et juin. Ils ont donc profité de l’occasion pour faire le tour de France des rivières et des canaux, qu’ils connaissent presque déjà sur le bout des doigts. Ils sont partis de Castelsarrasin en février et accueillent des hôtes sur leur trajet pour financer leur vagabondage planifié (c’est peut-être une des ces «fugues organisées» dont me parlait ce psychologue à Capestang). Ils appellent ça du «yachting d’hôtes». En tant normal, je n’aurais jamais eu les moyens de me payer une croisière sur cette magnifique embarcation. Certainement séduit par le concept de «bateau-stop», Jean-Marie m’a ouvert gentiment (le terme «gentiment» englobe évidemment la notion de gratuité) la porte d’Océan Manor. Cet ancien cuistot du George V et de la Tour d’Argent (j’aurais pu plus mal tomber non ?) a même offert un nid douillet à mon Bouzingrin. Que le dieu Solex le bénisse pour ça. Pendant les quatre jours de remontée, entre Lyon et Chalon, j’ai appris à piloter l’Océan-Manor, à apprivoiser les écluses manuelles, à dorloter une embarcation, et, surtout, à mieux comprendre la vie de ceux qui décident de tout plaquer pour vivre sur l’eau. Hier midi, Jean-Marie me parlait des ports de l’estuaire de la Gironde, mon pays natal. Le Nordiste m’a donné un véritable cours de géographie. Le plaisancier est ainsi : il ne se contente pas de naviguer sur les bras de la France, il la regarde dans le fond des yeux. Hier soir, nous sommes allés tous les trois au cinéma à Chalon pour voir «Bienvenue chez les Chtis.» A un moment, Jean-Marie s’est retourné vers moi : «Kad et Dany Boom sont en train de pisser dans les douves reliées au canal de Bergues. Je reconnais, j’y suis allé avec mon bateau une fois.»

1 avril 2008 - 5 commentaires
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